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Bâtisseurs de l'imaginaire : Youssef Rekik (1940-2012), fondateur du Festival international des arts plastiques de Mahrès

La Presse | Publié le 19.05.2012

Changer la vie, grâce à l’art
J’emprunte le premier segment (c’est en italique) du titre de cette rubrique, au vœu cher à Rimbaud :Changer la vie. Oui, je crois que Youssef Rekik qui vient de nous quitter, dimanche dernier, aura passé son existence à chercher progressivement à changer la vie, (la sienne et celle des autres), grâce à l’art. Artiste autodidacte et pluridisciplinaire tour à tour animateur en milieu scolaire, homme de théâtre et saltimbanque, poète, réalisateur, acteur de cinéma et peintre, il a, très tôt, compris que la liberté d’entreprendre, que la motivation permanente, que la convergence des arts étaient la meilleure manière de changer les mentalités rétrogrades et la réalité souvent insupportable. Celle-là même que les Tunisiens ont vécue depuis un demi-siècle débordé.

Un festival au cœur de la lagune et des sénias
Et, depuis presque vingt-cinq ans, maintenant (et j’allais dire au final de son existence), voici qu’il nous laisse un legs formidable —intra-muros et hors frontière: son amour immodéré pour les arts plastiques pour lesquels il a créé un festival international à partir de Mahrès, son lieu de naissance, en 1940. Mahrès, petit port lagunaire, situé à cent kilomètres de Gabès avec la verdoyance de ses oliveraies, ses sénias de grenadiers et de figuiers, ses palmiers dattiers, véritables parasols naturels, enfin son redoutable Khamsin, ce vent brûlant, l’été venu, cet inferno di dio, Mahrès qui n’était, avant ce festival, qu’un point de passage, une porte ouverte sur le Grand Sud et les espaces désertiques, et qui, depuis 1988, date de sa première édition,n’a cessé d’attirer des artistes plasticiens et des théoriciens de l’art des rives de la Méditerranée et de tous les continents de la planète. Mais aussi des amoureux du théâtre, de la musique, de la danse et de la poésie, tous attirés, animés par ce désir ardent d’entrer dans la «bonne contamination», seule capable d’engendrer des chefs-d’œuvre synthétiques et un processus d’élaboration continu. C’en était le vœu de Youssef Rekik et de ses compagnons de parcours, tel Ismaïl Haba, son digne héritier, de faire de cette ancienne bourgade, le lieu privilégié des arts et d’un musée à ciel ouvert comme on peut le constater aujourd’hui. Mahrès, devenue une véritable cité engagée aussi dans le mouvement écologique, grâce à la présence des arts et à l’apport de ses jeunes et moins jeunes émigrés du continent européen et d’ailleurs.
Oui, Mahrès est une véritable Citta del arte à l’image de son aînée, Gibellina, au cœur de la Sicile et dont la population locale s’est apprivoisée à l’art comme on sent l’air que l’on respire.
Mais, malgré ce tableau idyllique, force est de constater que le «Fiap» (Festival international des arts plastiques de Mahrès) a péréclité depuis ces dernières années. D’abord, du fait de la conjoncture nationale entre dictature et malversation, et internationale à cause de la récession. Enfin, le manque d’encouragement ou plutôt un certain désengagement lié au règne mafieux de l’ancien régime et qui a fini par donner à Mahrès un déficit d’image auquel il faudra remédier maintenant.

Le Fiap : une force d’imagination qu’il faut encourager
La prochaine édition du Festival international des arts plastiques de Mahrès, au début du mois de juillet prochain, sera consacrée bien sûr à la mémoire de son fondateur Youssef Rekik. Et étant donné le règne (encore flou) de la révolution tunisienne, le bureau du festival a choisi comme thème conducteur de cette nouvelle édition : «L’art et la citoyenneté». C’est une démarche patriotique et artistique à la fois. A l’homme aliéné d’hier, l’homme vivant dans la misère et l’indignité, répond l’homme universel par le fait même de cette révolution tunisienne inespérée. La culture et la citoyenneté, l’art et la citoyenneté ne doivent plus demeurer dans la cassure. On dit bien aujourd’hui que «tout homme est un artiste», c’est-à-dire que le capital humain recèle une certaine créativité.
C’était la démarche de Youssef Rekik, comme je l’ai explicité brièvement, plus haut. C’est aussi celle de Ismaïl Habib, secrétaire général du Fiap et pour qui, aussi, la liberté est un problème absolument fondamental à l’art. C’est en cela que le Fiap de Mahrès est une force d’imagination. Mais une force d’imagination qui a vécu certains déséquilibres ces dernières années, comme je l’ai déjà dit. Ce règne de la révolution tunisienne devrait donc l’encourager à aller de l’avant. Moralement, bien sûr, mais à travers des avantages matériels pour sa bonne marche et sa bonne démarche. Soutenir ce festival prestigieux, hors frontière, mais qui ne fait pas dans des actions prestigieuses, qui coûtent cher, comme à travers certains de nos festivals d’été et des grandes vedettes. Le Fiap lance un appel au mécénat culturel, étatique et privé. Et cela est possible aujourd’hui. Il ne faut pas fragiliser cette «force d’imagination». Il faut être solidaire avec les artistes et favoriser l’interpénétration de l’argent et de la culture. Les arts plastiques y compris à Mahrès ont été aussi à l’origine de la révolution du 14 janvier. Beaucoup d’artistes plasticiens disparus, ou encore en vie, ont souffert de la précarité, mais leur «force d’imagination» a laissé pour leur mémoire des chefs-d’œuvre d’une synthèse remarquable. Youssef Rekik en fait partie. Alors, encourageons nos artistes et de leur vivant eux qui font tout pour nous changer la vie… en Beau!

B.B.N.
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