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Nous nous excusons, réessayez plus tard.Colloque international «Kairouan, capitale littéraire et artistique»
Le Renouveau | Publié le 01.12.2009
Imaginaires de la villeQu’elles soient rêvées ou réelles, les villes sont des lieux saturés de sens, que l’Histoire, la géographie et l’art modèlent au gré d’une rhétorique de la fascination ou de l’aversion. Car on n’habite pas une ville comme on la traverse. De même qu’il y a des Cités englouties et des Cités éternelles, il y a des villes volubiles et des villes silencieuses, des îles closes et des îles ouvertes. «Nous ne pourrons jamais expliquer ou justifier la ville. La ville est là. Elle est notre espace et nous n’en avons pas d’autre. Nous sommes nés dans des villes. Nous avons grandi dans des villes. C’est dans des villes que nous respirons», disait, quant à lui, Georges Perec dans «Espèces d’Espaces». Comment écrire et penser la ville aujourd’hui, cette espèce d’espace qui s’arrime à un monde archipélique? Quel regard, historiens, voyageurs et écrivains portent-ils sur la ville ?
C’est à la ville de Kairouan que se sont intéressés les participants au colloque international «Kairouan, capitale littéraire et artistique», organisé par l’Unité de Recherches sur la littérature maghrébine de la Faculté des Lettres, des arts et des humanités de La Manouba. Comme le titre le suggère, il s’agit de questionner les imaginaires dont se prévaut cette ville enfouie dans son mystère et dans son mysticisme et qui fut, qui est encore, une formidable fabrique de signes pour les voyageurs, les artistes et les écrivains. Voilà treize siècles que Kairouan a été fondée par Okba Ibn Nafaâ. Première ville Islamique au Maghreb, quatrième ville sainte après la Mecque, Médine et Jérusalem, elle doit pourtant sa grandeur à l’ouverture d’un vaste territoire qui fut une référence historique et un lieu de passage et de médiation. Au moment où on célèbre à profusion Kairouan comme Capitale de la Culture Islamique 2009, d’aucuns sont tentés de «reprendre le voyage» et de retrouver la splendeur révolue, mais par les détours d’une autre poétique. Dans son discours d’ouverture, M. Chokri Mabkhout, Doyen de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba, évoquait à juste titre la sacralité de Kairouan comme réceptacle, non plus de la transcendance, mais de la valeur collective et son exemplarité en tant que symbole de civilisation universelle dans l’édification d’autres Cités de l’islam. Il rappelle en ce sens que les souverains aghlabides avaient mis en place un système original et novateur, en frappant leur monnaie en lettres latines afin de garantir les échanges autour de la Méditerranée, passant ainsi outre les vains symboles de langue et de religion. Plus qu’une ville, Kairouan fut donc une Cité, qui n’aura rayonné que quatre siècles seulement (du 9éme au 13éme siècle), mais dont la grandeur reste étroitement liée à ce rêve d’une civilisation nouvelle apte à accueillir toutes les cultures. Même si les historiens affirment que les apogées sont courtes, le feu ne couve-t-il pas sous la cendre de cette ville généreuse et altière qui s’est consumée dans l’intensité de son don ?
Sur la trace des voyageurs
Peut-on recréer la Cité ancienne, sans «réapprendre à lire» son palimpseste où se sont déposées les traces d’expériences individuelles et collectives singulières! Dans sa conférence inaugurale, l’écrivain algérien Rachid Boudjedra, affirme que «Kairouan est un mythe bien réel » qui « incarne un itinéraire littéraire, pictural et architectural absolument effarant.» On sait la fascination qu’a exercé la ville et son entour sur des peintres comme Klee et Macke, des écrivais comme Alexandre Dumas et Gustave Flaubert ou des poètes comme Rainer Maria Rilke et Supervielle. C’est celui-ci, venu en Tunisie sur les traces d’André Gide et de Valéry Larbaud, qu’évoque le professeur Jalel Gharbi dans une communication intitulée «Supervielle au miroir de Kairouan». A partir d’une étude stylistique de «Chambre d’hôtel» et «Lit à Kairouan», qui constituent un même poème remanié, il parle ainsi de l’«amer savoir qu’on tire du voyage», exprimé par l’inquiétante étrangeté qui s’empare de Supervielle dans «ce lit posé sur l’Afrique» où tout «devient grave et secret». Comment échapper à l’exotisme, cette fascination pour le lointain qui n’est en vérité que l’ordinaire de l’autre, mais qui réveille les fonds obscurs du Moi. C’est que l’expérience voyageuse n’est pas que fascination, elle ouvre aussi sur ce versant triste des tropiques, évoqué par Claude Lévi-Strauss, dont le paysage «n’arrive pas à meubler un horizon trop large pour s’en contenter». Si Kairouan pose de manière exemplaire la subjectivité des rapports qui peuvent s’établir entre un lieu et des textes littéraires, elle témoigne aussi de ce que peut être la «construction émotionnelle d’une ville à travers les écrits des voyageurs», telle que l’évoque le professeur Fadhila Aouani, selon l’orientation du regard qui donne toute sa signification à la rencontre avec le lieu inédit. «J’ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits de ce genre: récits d’aventures, feuilles de route, racontars — joufflus de mots sincères — d’actes qu’on affirmait avoir commis dans des lieux bien précisés, au long de jours catalogués », écrivait déjà Segalen qui prévenait le voyageur, bien avant Lévi-Strauss, de sa confrontation avec la puissance de la diversité. C’est avec cette diversité que s’accointera le peintre Paul Klee pour découvrir les secrets de la lumière et de la couleur, note le professeur Aouani. Comme les «Stèles» de Victor Segalen, les balises du voyageur averti n’indiquent que des chemins de traverse. «Plantées le long du chemin, elles sont adressées à ceux qui les rencontrent, au hasard de leurs pérégrinations ; les autres, pointées vers le milieu, sont celles du moi, du soi... », écrit ainsi Segalen.
«Kairouan est-elle un roman»?
Le professeur Habib Salha, lui, se demande: «Kairouan est-elle un roman ?», tant il est vrai que cette ville, connue pourtant pour avoir donné naissance à une constellation de lettrés, est connu pour ses poètes, à commencer par Houssari et jusqu’aux Jâafar Majed, Mohamed Ghozzi, Jamila Mejri et Moncef Louhaibi, que Chokri Mabkhout classe parmi les plus grands poètes modernes. Mais le génie du lieu ne réside-t-il pas justement dans le secret du lien que seul le lieu autorise ? Lieu d’inspiration, d’élection ou de conversion, Kairouan en appelle à d’autres villes, dans un espace qui ne fait plus référence à une origine géographique ou religieuse, mais à un contexte interculturel dans lequel éclot une pensée lumineuse du lieu. Le professeur Patrick Voisin évoque, dans ce sens, «la relation de symbiose entre Kairouan et Carthage» et «le dialogue comme modèle de la relation entretenue par les musulmans avec le monde latin et chrétien ». Il rappelle notamment l’apport d’Averroès par la médiation duquel, les universités européennes du Moyen Age ont découvert Aristote et le néoplatonisme, ces aristotélismes que l’école de Kairouan va transmettre à Cordoue et Tolède et qui stimuleront le débat avec un Pierre Abélard et un Thomas d’Aquin qui rédigera un ouvrage célèbre où il réfute certaines thèses d’Averroès. Ainsi, «Kairouan est plus essentielle que Carthage» qui n’a pas été seulement nourrie par l’héritage de Rome, mais aussi par un «héritage pluriculturel porté par une pensée musulmane en harmonie avec la pensée universelle du prophète». Faut-il alors «reconstruire Kairouan» comme le prône aussi Abdelaziz Belkhodja en déconstruisant «Salammbô» pour comprendre que beaucoup plus qu’une ville, Carthage est «un concept» qui porte la Cité idéale! Comme les femmes, les villes ont des destinées, dira joliment Jamila Mejri, lors de la dernière séance de la rencontre consacrée aux écrivains et leurs villes. Kairouan, ville paysage-de-l’histoire, a eu, en effet, une destinée qui la voue à être un lieu d’inspiration, d’élection ou de conversion, avec les différentes manières de cerner et de renouveler le mythe qui imprègne son espace. A la fois mémoire, histoire, civilisation, poésie, la ville a des échos qui éveillent les anciennes et les nouvelles présences. «Poète à la recherche de la ville nouvelle», Moezz Majed, fils de Jâafar Majed, évoque Kairouan dans une «succession d’impressions» qui vont des bruits et des odeurs de son enfance à la rencontre avec d’autres écrivains et artistes comme Ahmed Ibn Abi Dhiaf, Kandinsky et Klee. Kairouan serait-elle alors un poème, le livre des secrets désirs qui ne se révèlent que dans l’étrangeté! Cette étrangeté qu’on retrouve dans d’autres aussi secrètes comme Fès Mekhnès et Constantine, comme le souligne Boudjedra qui affirme que «la ville est une dynamique. C’est un roman interminable».
Comment habiter le monde aujourd’hui?
Écrire la ville, c’est se mettre à l’écoute de tous ces imaginaires pour les confronter et les démultiplier. Ainsi, le professeur Mansour M’henni parle-t-il de son village natal, «Sayada, ville pêcheuse et pécheresse», remontant sur les traces archéologiques, pour reconstituer une généalogie du lieu qui réunirait en arc Sayda, Lamta et Bouhjar. Alors que Mahmoud Tarchouna diffracte le lieu qui s’ouvre de son archipel natal, Kerkennah, à toutes les villes qu’il traverse : Sfax, Sousse, Tunis, Paris, Rome … Tous les écrivains sont-ils forcément des «citadins féroces» comme le confesse Samir Marzouki? Du village de Menzel Temime de Jalel Azzouna à la ville-escale de Hafedh Jedidi et jusqu’à la Carthage future de Abdelaziz Belkhodja, la poétique de la ville se tisse au gré d’une errance qui déplace l’espace pour ressouder les mondes et rassembler les visages. Michel Deguy parle d’une langue qui doit apprendre à saisir ce qui se prépare, d’une poésie-poléoscope qui serait un «observatoire des villes» et où le poète suivrait, en «géonaute», le mouvement de la «rose des langues». Deguy note ainsi «le sens faible contenu dans la «poétique de la ville» comme témoignage individuel ou anthropologique, privilégiant «un sens plus fort» où il s’agirait de «l’invention et de la fondation du lieu». «Où en sommes-nous avec la ville maintenant, en ce temps de la dévastation», se demande le poète. Hölderlin affirmait que «c’est poétiquement que l’homme habite». Et c’est encore la poésie, et non pas la science, qui va nous dire comment habiter le monde aujourd’hui. Car le devenir des villes transfigurées par la mondialisation doit nous préoccuper. Quel serait le devenir touristique de Kairouan ? Le phénomène qui nous rassemble est sans précédent, un phénomène social total, qui nous met face à la crise et à la conscience de ce dans quoi nous entrons. Et là, ce n’est pas le poète qui est «voyant», mais le signal d’alerte qui s’allume dans les choses. L’âge romantique est clos et nous avons à percevoir et à transmettre ce devenir-soi-même qui est un devenir-autre »
« Dis-moi quelle est ton errance et je te dirai qui tu es », écrivait joliment Jean-Michel Maulpoix, en s’interrogeant sur cette réalité complexe et mouvante du lieu. Comment écrire la ville, comment habiter le lieu? En apprenant l’errance des oiseaux du Kairouanais dont nous entretient Zine Ben Aïssa. Il y a ainsi les «revenants» comme l’élaguon blanc, les nouveaux occupants comme la tourterelle turque, les «survivants» comme la «sarcelle marbrée» et les «disparus au gré des vents» comme «l’outargue». Cette errance serait bien bien «le nom de cette ignorance qui cherche et qui attend. Peut-être de devenir poème», nous dit Jean-Michel Maulpoix
Nadia. H
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