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Dramatiques télévisées Une écriture de l’archétype ou du cliché ?

La Presse | Publié le 30.10.2009

Comment se fait-il que précisément et tout au long du mois de Ramadan,les téléspectateurs tunisiens se riventà leur poste et ne ratent aucun des feuilletons programmés ?
Etant donné que la production dramatique se limite pratiquement à lagrille ramadanesque, il y a lieu de croire qu’une sorte de soif, voire de suspense se crée et s’accumule tout au long de l’année pour donner libre cours à cet extraordinaire concentré de l’écoute pendant le mois saint.

Mais au-delà de cette affluence, il est intéressant d’observer la relation des téléspectateurs avec cette production.
La grille ramadanesque, notammentdans son volet de fiction dramatique, s’avère être un lieu de prédilection pour les mutations comportementales des publics.

Plus que dans les jardins d’enfants, dans les écoles ou les espaces culturels,c’est là que semblent se profilerles nouvelles tendancesdu langage social, des attentes, des représentations de l’idéal de la consommation (alimentaire, vestimentaire, ménagère, ludique...).
C’est lerêve d’une vie meilleurepar substitution que cettefiction cultiveà l’occasion de chaque saison ramadanesque, une«nuit dudestin», baguette magique quifaitet défait, joue et déjoue, monte et démonte les rêves de tout unchacun sur un rythme qui, plus qu’à la culture sociale,s’apparente à la mode.
N’est-ce pas là toute lagravité de cette production dramatique et son incidence sur le vécu des publics, sur leur perception de la communication et de laculture ?

La fictiontélévisée, unart ?
Peut-on parler d’unart, s’agissant de la production dramatique télévisée?
Le souci de répondre aux préoccupationsde l’auditoiretélévisuel massif n’implique-t-il pas, aufond,des considérations d’ordre sociologique, économique, psychologique, social et même politique?
Il est vrai que ladonne culturelleou précisément artistique n’est pas totalementexclue,mais il est tout aussi vrai qu’elle puise plusdans lasignification promiscue que dans la dimensionprofonde de la culture.
Avec les sociétés privées de production, n’est-on pas plus dans des calculs de rentabilité etde l’impact sur unauditoire considéré comme étant acquiset homogène ?
La fiction dramatique télévisée tend à s’inscriredans une logique d’interaction avec lademande des téléspectateurs.
Elle est confrontée àdeuxproblèmes.
Le premier ayant unrapport avec le champ médiatique au seinduquel elle s’inscrit estsouvent diffuséaprès le journal télévisé.
La notion de «vécu» dont il se fait prévaloir est controversée par de nombreuses perceptions. Alors quecertains téléspectateurs, conditionnés par le substrat informationnel, se méconnaissent dans l’approche anecdotique du produit, d’autres succombent, au contraire, à l’attrait de l’identification endonnant libre cours à l’imagination, voire au voyeurisme.D’autres encore s’érigent en véritables moralisateursendispensant leurs jugements de protagonistes.
La proximité revendiquée de plus en plus par les productions dramatiques n’est-elle pas unconcept créé par les médias ?

Ilestdoncparfaitement dans cette logique que les publics puisent dans cette production des modèles de vie, non pasarchétypiquesdans le sensplatonique ou junguien, mais plutôt dans le sens ducliché.
Et voilà que ces publics cherchent à se projeterdans les protagonistes au point de s’y identifier.
Plutôt que le processus du vécu de ces protagonistes, c’est leur façond’êtrequicapte l’attention du téléspectateur.Celui-ci estalorsamené à relever les événements dans leur enchaînementaristotélicien,dans leur logiqueterre à terre.
Sont ainsi récoltés un ensemble de poncifsquimeublent la «top conversation», le lendemain de chaqueépisode.
Aumarché, les ménagères s’arrêtent pour commenter l’évolutionde l’action du feuilleton, dans les bureaux s’éternisela discussion sur lecours de la fiction.Mais auparavant, etsur lefacebook, se déclenchent immédiatement, après ladiffusion de chaque épisode, les réactionsàchaud.

Dans les rubriques «Une chaisedevant latélé», les commentairessontsouventtitrés dans un élan «superlatif», commedirait Richard De Marcy : «Tout Tunis a pleuré hier suite au suicide de la petite Meryem...».Entre lafiction et laréalité, la télévisiona-t-elle pucréer ce discernement dont seul l’art estencore capable quifait la part entre lareproduction du réel etla représentationdu réel? Celui quiécritpour la télévision, le présumé scénariste, est-il parvenu à une écriture quidépasse les actes entant que tels pour les insérer dans une approche de phénomènessociaux comme le viol,le harcèlement sexuel, l’exploitationdes travailleurs par leur patron, ladrogue ou encore la dépravation des mœurs au sein des catégoriesde la jeunesse et j’en passe...

Vedettariat...
Le succès d’une création dramatiquetéléviséepeut-il aujourd’huise mesurer à l’aune des larmes des publics plutôtqu’en suscitant un véritabledébat sur leurs préoccupations fondamentales ?C’est sans doute la seconde difficultéde l’écriture pour la télévision.
C’est une phase particulièrement sensible que traverse la productiondramatiquede nos chaînes télévisées.
Le choix de fictions «en boîte», adopté pour la grille ramadanesque depuis peu, relève d’un mérite indubitable, celui d’avoir donné la chance àdes jeunes auteurs, que ce soit au niveau de l’écriture, de la réalisationou encoreau niveau des acteurs.
Mais si ces jeunes auteursont séduit par la fraîcheur de leur prestation, il n’en demeure pas moins que leurproduit est en manque d’une touche deprofessionnalisme qui délimite lechamp de lafiction, comme un art à partentière.
A défaut de pouvoirs’apesantir sur des questions fondamentales, ils ont voltigédans « l’air du temps», consacrant les clichés.
Certaines nouvelles figures parmi ces auteurs ont certes réussi à s’imposer jusqu’à se faire solliciter pour de nouvelles«saisons» de la même fiction, à l’instardes séries occidentales,mais ilfaudrait sans doute composer avec les normes de la production,celle-ci étant exigible d’une compétence,d’une qualitéet d’une rigueur professionnelle que ne sauraient en aucuncascompenser le vedettariat etles têtes d’affiche.

Faouzia MEZZI
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