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Figures et concepts : Abraham, ou l’impératif monothéiste

La Presse | Publié le 16.12.2011

Si l’on devait s’en tenir aux conclusions des scientifiques, c’est-à-dire des archéologues qui ont défriché les vestiges des civilisations du Moyen-Orient depuis la moitié du XIXe siècle, on pourrait bien en venir à l’idée qu’Abraham n’a jamais existé, que c’est donc un personnage fictif, un produit de l’imagination religieuse de certains peuples de la région. Car, disent certains d’entre eux, les données recueillies à partir des récits transmis ne concordent pas avec ce que les découvertes nous apprennent en termes de chronologie et de géographie des cités qu’il aurait visitées. Bien sûr, le croyant peut s’offusquer d’une telle hypothèse qui est en contradiction avec des textes portant le sceau divin, mais on sait bien que le même problème se poserait si était évoquée la figure d’Adam. Adam est aussi cité dans ces textes comme ayant réellement existé, lui le premier homme avant qui il n’y a pas eu d’autres hommes. Or si le discours scientifique devait s’incliner devant une telle affirmation sous prétexte que la Bible ou le Coran ont statué sur cette question, c’en serait fini de pans entiers de la connaissance : l’anthropologie de la préhistoire, en particulier, serait à mettre au rebut, ainsi certainement que la paléontologie, la géologie... A vrai dire, il est de peu d’importance de savoir si Abraham a réellement existé dans l’histoire ou non. Et il n’est pas nécessaire d’avoir établi le fait de son existence pour aborder le personnage avec le sentiment qu’on se trouve devant un symbole redoutable. Fictif ou réel, Abraham est le père du monothéisme. Et le visage qu’il nous présente, bien que tiraillé par les trois grandes familles religieuses qui se réclament de lui, demeure un point focal vers lequel il est nécessaire de revenir pour comprendre : comprendre ce que signifie pour l’homme l’aventure monothéiste... le fait pour lui de tourner le dos au culte des divinités multiples et de se tourner vers l’adoration d’un Dieu unique, invisible, qui n’est nulle part mais qui est aussi partout et qui, pour cette raison, peut aussi se nicher en ce coin le plus caché du monde : le cœur de l’homme.

«De ces pierres-ci Dieu peut susciter des enfants à Abraham»
C’est dans l’Evangile de Matthieu, au chapitre 3, qu’est mise dans la bouche de Jean Baptiste la parole suivante : «Ne prétendez pas dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père! Car je vous déclare que de ces pierres-ci Dieu peut susciter des enfants à Abraham». Cette parole préfigure ce que dira Paul l’évangéliste, lorsqu’il évoquera la supériorité de la circoncision spirituelle sur la circoncision charnelle. Pour le christianisme, il s’agit toujours d’être des enfants d’Abraham, donc d’être circoncis, puisque Abraham a imposé à sa descendance ce signe distinctif qui est le signe de l’Alliance avec Dieu, mais cette marque migre de la chair vers l’esprit, de sorte que les païens, qui ne sont pas circoncis dans la chair, ont quand même part à l’alliance, dès lors que par l’amour de Dieu ils reçoivent en leur esprit cette nouvelle «circoncision».
Il s’agit là d’une approche «spiritualiste», qui est cependant déjà une lecture du personnage d’Abraham et de son legs. Mais c’est une lecture qui ne cherche pas à s’engager sur les détails biographiques, sans doute parce que Abraham n’a pas pour le christianisme la même importance fondatrice qu’il a pour les deux autres religions monothéistes, du moins pas en tant que personnage ancré dans le réel. En revanche, il existe entre le judaïsme et l’islam une différence de perspectives qui constitue indéniablement un point de rupture entre les deux traditions. Bien entendu, il y a l’épisode du sacrifice du fils avec son dénouement heureux grâce à l’arrivée in extremis du bélier : s’agit-il d’Ismaël ou d’Isaac? Les Musulmans prétendent qu’il s’agit d’Ismaël, les Juifs que c’est Isaac. Par ailleurs, le récit de la Bible, qui suit le personnage à la trace dans ses diverses pérégrinations, ne fait à aucun moment mention d’un voyage au cœur de l’Arabie ni de la construction d’un édifice qui sera la Kaaba. La tradition musulmane, de son côté, met l’accent sur le combat qu’a mené Abraham contre le culte des idoles. Elle mentionne aussi un épisode dont on ne trouve pas trace dans la Bible, à savoir l’épreuve du feu dans lequel ses adversaires le jettent pour le punir de son attitude irrévérencieuse et hostile à l’égard des divinités locales, et dont il sort indemne. En revanche, elle passe rapidement ou pas du tout sur les différents épisodes qui constituent la cristallisation de l’Alliance et la promesse selon laquelle Abraham serait le père de nombreuses nations : or que cet aspect est assez central dans le texte de la Bible.

Ur, terre de civilisation
Ce qui est frappant, cependant, c’est que ce dernier texte, qui précède de loin celui du Coran, et qui se réclame d’Abraham comme étant l’ancêtre du peuple juif, ne dénie pas aux Arabes leur filiation à travers Ismaël. Et, contre l’idée qu’Ismaël serait considéré comme un fils de second ordre, la Bible elle-même mentionne trois éléments qui sont d’importance : le premier, c’est la promesse faite par Dieu à Agar, mère d’Ismaël, que de son fils naîtra une multitude, un peuple nombreux. Le second, c’est la circoncision d’Ismaël, sur ordre d’Abraham, or que la circoncision est signe de l’Alliance. Le troisième, c’est qu’Ismaël est présent lors de l’enterrement d’Abraham : il est avec Isaac celui qui préside à l’inhumation, et ce détail ne manque pas de poids... Ces indications sont bien la preuve que, malgré les différences de perspective, il y a reconnaissance de part et d’autre d’un héritage partagé. Si l’on admet, comme certains, que les événements autour de la vie d’Abraham se situent près de 2.000 ans avant l’ère chrétienne, et si l’on admet aussi que les données sont exactes qui nous viennent de la Bible, disant qu’Abraham a quitté la ville d’Ur pour se diriger vers les terres du Croissant fertile, alors nous devons savoir que le personnage porte en lui la marque d’une civilisation qui était très remarquable à cette époque et qui, dans le même temps, avait derrière elle, déjà, un long passé. La civilisation sumérienne, dont la ville d’Ur dans le sud de l’Irak était en effet un des centres les plus éminents, avait en effet un passé de plus de mille ans lorsqu’Abraham a vu le jour, du moins si l’on date les débuts de cette civilisation à ce que les historiens appellent la «période d’Uruk». Or on sait par ailleurs ce que la civilisation sumérienne représente dans l’histoire de l’humanité, aussi bien à travers l’invention de l’écriture qu’à travers les développements de l’agriculture et de l’architecture... C’est donc un monde qui, à l’époque, est à la pointe du progrès qu’Abraham quitte en compagnie de son père. D’autant que la ville d’Ur est considérée comme la capitale de Sumer à partir du XXIe siècle avant J.C. Abraham n’a donc rien d’un villageois : il a baigné, il y a plus de quatre mille ans, dans une vraie métropole. Et c’est cet univers qu’il décide de quitter à la recherche d’autre chose. A vrai dire, c’est son père Terah qui fait le premier pas. Mais le père s’arrête en chemin et Abraham, en quelque sorte, poursuit la route et, dès lors, il se met sous l’autorité d’une divinité qui n’existe nulle part ailleurs mais dont il entend la voix et en qui il reconnaît le dieu unique, le dieu de l’univers tout entier : Dieu! A partir de cet instant, tous les épisodes de l’existence d’Abraham vont être autant d’occasions de raffermir le lien qui l’unit à cette divinité qui n’est pas comme les autres : une divinité qui se présente comme n’acceptant pas d’être une divinité parmi d’autres, une divinité qui tient lieu de tout le domaine du divin!

Une volonté d’insurrection
Le passage de l’ordre de la multiplicité des dieux à celui de l’unicité de Dieu, qui n’a pas été thématisé, qui n’a pas fait l’objet d’un choix philosophique délibéré de la part d’Abraham, mais qui a tout de même fait l’objet d’un choix de vie à chaque fois renouvelé, ce passage ne doit pas être pris à la légère quant à sa signification. La tradition monothéiste, d’une façon générale, a mené une sorte de campagne de discrédit en direction des cultes polythéistes : elle les a assimilés à des pratiques serviles où le croyant se «prostitue» en adorant telle ou telle divinité, avec un mobile plus ou moins caché derrière la tête qui consiste soit à échapper à une calamité, soit à bénéficier d’une faveur. Le paradoxe, du reste, est que le culte monothéiste n’a pas entièrement supprimé ce type d’attitude chez les croyants, mais les a simplement adaptés au contexte nouveau : il y a eu ainsi une sorte d’idolâtrie monothéiste, qui est aux antipodes des élans qui président à la découverte du Dieu unique... Laquelle découverte est sans doute essentiellement liée à une volonté d’insurrection de l’homme contre l’occupation du monde par les dieux, à travers l’alliance active avec un Dieu unique qui incite et engage l’homme à se faire «maître et possesseur de la nature», selon une formule biblique qui sera reprise par Descartes à l’aube de l’époque moderne. Certes, cette alliance ne consiste pas à pousser l’homme vers l’aventure prométhéenne de domination de la nature à laquelle nous assistons aujourd’hui et depuis la révolution copernicienne, mais elle est bien une invitation pour l’homme à se comporter en lieutenant de Dieu sur Terre, et donc à prendre soin du monde comme s’il était le sien propre.
Quoi qu’il en soit de cette vocation de l’expérience monothéiste, il convient de prendre ses distances avec le discours —violent— qu’elle a produit pour se démarquer ou s’émanciper de l’ordre polythéiste. C’est la condition, en tout cas, pour prendre la juste mesure de la signification propre à la «révolution» monothéiste. Il est nécessaire de reconsidérer le polythéisme loin de toute logique réductrice ou dévalorisante, afin de mieux comprendre pourquoi, malgré ce que cette pratique religieuse, qui a prévalu depuis la nuit des temps, pouvait offrir à l’homme et à ses attentes spirituelles, un homme comme Abraham, et à sa suite tous ceux qui se réclameront de lui et de sa «circoncision», éprouveront le besoin de «partir» et de se mettre à la recherche d’autre chose.

De l’initiation au divin à l’âme saisie
Car il n’est pas vrai que les divinités des cultes polythéistes ne sont que des idoles qui corrompent l’âme, du moins dans les âges reculés où la «révélation» du Dieu unique ne s’était pas annoncée dans le cœur des hommes. Au contraire, ces divinités ont accompagné l’éveil spirituel de l’homme et l’ont initié aux limites de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas afin de préserver le sens d’un monde habitable qui ne soit pas livré au désordre. Plus que cela, de telles divinités ont permis à l’homme d’atteindre à l’intelligence des mystères de l’invisible et d’y ouvrir leur existence individuelle et collective à travers des paroles et des gestes. Bref, le polythéisme fut pour notre congénère des premiers âges, et même bien plus tard, une école religieuse qui lui a appris le sens de la déférence et de la piété, qui l’a prédisposé à se projeter dans la réalité d’un monde qui n’est pas celui de ses besoins immédiats, d’un monde qui crée l’espace d’un dialogue de l’homme avec ce qui est caché, et qui le met, pour ainsi dire, en appétit ou en sympathie de divinité.
Mais cette phase d’initiation devient intempestive et néfaste dès lors qu’elle veut perpétuer son ordre alors même que ce à quoi elle débouche s’est enfin révélé, à savoir l’unité du divin qui se saisit de l’âme humaine et qui amène l’homme à s’ériger ou à s’affirmer lui-même, non plus comme l’adorateur d’un être tutélaire, mais comme un ami de Dieu, voulant agir dans son existence comme si le soin de la Terre lui était confié. Et c’est parce que l’homme se projette dans cette proximité avec Dieu que le feu n’a plus sur lui cet effet destructeur, comme le souligne le Coran, et c’est parce qu’il s’est fait dépositaire du destin de la Terre entière qu’il devient le père de toutes les nations, sans exception, comme le souligne la Bible.
Mais les Arabes, même au cœur de leurs époques polythéistes, ont su garder l’intuition de cette paternité, à charge pour eux de saisir ensuite que le sens de cette paternité est cependant universel, par-delà le fil des générations et la logique du sang.

Raouf SEDDIK
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