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Figures et concepts : Ibn Taymiyya, ou la parole séquestrée

La Presse | Publié le 18.05.2012

La pensée théologique, que ce soit en islam ou dans les autres religions, ne saurait être ramenée au contexte politique dans lequel elle s’énonce. Il est évident cependant qu’un lien existe entre les deux. Or il y a dans l’histoire du monde musulman certains moments extrêmement critiques, de véritables séismes qui ont rompu les équilibres... C’est le cas au XIIIe siècle, et plus exactement en 1258, quand les armées mongoles, déferlant sur l’Europe et le Moyen-Orient, se sont emparées de Bagdad et ont mis à mort le dernier calife abbasside.

Comment pouvait-on comprendre un tel événement parmi des croyants à qui on avait sans doute appris depuis leur plus jeune âge que tant que la communauté demeurait fidèle à la parole divine consignée dans le Livre saint ainsi qu’à la tradition léguée par le Prophète, il n’y avait nulle crainte à éprouver?... Certes, à cette date, l’Espagne andalouse avait déjà largement reculé sous les attaques des armées chrétiennes. La bataille perdue en 1212, dite de Las Navas de Tolosa, avait enclenché un cycle de défaites que rien ne devait enrayer jusqu’à la perte de Grenade en 1492. Mais, précisément, le repli était globalement très progressif. En outre, sur le front oriental, les Croisades n’accordaient pas la même réussite aux armées chrétiennes, loin de là. Or l’irruption des Mongols, elle, était aussi brutale et sauvage que profonde dans sa façon de mettre à bas l’édifice de l’empire musulman. Et la réponse Mamelouke, qui rétablira la situation sans trop tarder, devra ses succès bien plus aux divisions dans les rangs mongols suite à la mort de leur chef qu’à une réelle supériorité militaire... Mais, surtout, elle n’empêchera pas ceci, à savoir que le choc était là et ses effets irréversibles : celui d’un effondrement de la capitale de l’empire, d’une mise à sac des villes et d’une domination militaire.

Contre-pied de l’ijmaâ
C’est donc dans le contexte d’un monde musulman ébranlé que naît dans la ville de Harran, à l’est de l’actuelle Turquie, Ahmed Ibn Taymiyya. Nous sommes en 1263. Les Mamelouks, partis du Caire, sont parvenus à reprendre la Syrie dès 1260 mais, là où se trouve le jeune enfant, la présence mongole n’a pas cessé et se maintiendra ainsi qu’en Iran pendant 80 ans. La famille, pieuse, se déplace vers Damas en 1269. Elle fuit l’insécurité mais cherche aussi à échapper à une prépondérance synonyme de religions étrangères : shamanisme, bouddhisme et christianisme. En Syrie, le jeune Ahmed pourra recevoir une formation complète, y compris philosophique. Mais, même à Damas, les attaques mongoles, bien que régulièrement repoussées, ne cesseront pas de menacer la sécurité de la ville.
Pas étonnant donc que Ibn Taymiyya représente la figure d’un islam résistant et militant dont s’inspirent volontiers les islamistes modernes qui, comme leurs aînés du XIIIe siècle, peuvent se sentir mis en difficulté par un monde étranger à leurs valeurs et à leurs croyances. Mais le personnage, à vrai dire, ne se contentera pas de raviver l’ancienne flamme. Dans sa façon de brandir la bannière d’un islam purifié de toutes les adjonctions qui en altèrent selon lui le message, il n’hésite pas à prendre le contre-pied de la communauté des savants, dont l’accord plus ou moins tacite forme l’ijmaâ. Ce qui, durant sa carrière, lui vaudra d’ailleurs des séjours en prison : séjours qu’il acceptera dans un esprit qui évoque l’attitude stoïcienne, c’est-à-dire cette acceptation de son sort qui, loin d’entraîner chez lui une disposition au compromis, aiguise bien plutôt une sorte d’intransigeance dans la défense de ses positions théologiques.

La raison au service e la lettre
Ibn Taymiyya est issu de l’école hanbalite et, par bien des aspects, ses conceptions s’en rapprochent. Mais cette caractérisation ne rend pas justice de la démarche de l’homme, qui va mener la guerre sur une multitude de fronts, et y compris donc contre son camp... Contre les philosophes, il est en guerre, contre les soufis, et en particulier le plus grand parmi eux, Mohieddine Ibn Arabi, il est en guerre, contre les gouvernants qui l’enferment, il est aussi en guerre, contre les Croisés et contre les Mongols, il appelle au Jihad : le plus simple serait peut-être de dire contre qui ou contre quoi il n’est pas en guerre.
Ce contre quoi il n’est pas en guerre, c’est essentiellement le texte du Coran, auquel il fait retour en usant de sa raison. Son point d’appui, c’est la révélation, dans la forme particulière qui est la sienne. Et c’est sans doute aussi les premiers croyants, dans la mesure précisément où ces gens-là n’avaient pas encore «agrémenté» leur croyance d’autres choses que de cette référence pure à l’énoncé de la révélation divine, tel que l’écho en résonnait encore à leurs oreilles : la dilution dans les interprétations humaines n’avait pas encore eu lieu.
Il serait tout à fait réducteur de dénier à Ibn Taymiyya le mérite de la cohérence, ni celui d’une certaine forme de pertinence. La grande originalité de ce penseur est que, comme les philosophes et comme les mutazilites, il défend l’usage de la raison : il le défend contre un dogmatisme qui rime avec mimétisme, et contre un soufisme aussi qui rime avec ivresse et extinction du sujet. Mais, contre les philosophes et les mutazilites, il défend l’usage de la raison pour faire retour au corps du texte et non pour le dépasser vers un contenu qui serait plus universel. La littéralité du texte n’a pas à être dépassée pour Ibn Taymiyya : si Dieu a choisi de parler de cette façon particulière, il revient au croyant de s’en tenir à cette forme... Le respect du texte tel qu’il a été révélé par Dieu fait partie de l’acte de croyance. Et la raison sert à l’homme à entretenir cette relation de fidélité, à célébrer pour ainsi dire la révélation dans sa résonance première.

Une fidélité «anthropomorphiste»
Cette position donne au croyant, en tant que sujet raisonnable, un statut nouveau : celui de gardien de la religion, y compris parfois contre la communauté. On assiste autrement dit à un retournement assez inattendu, dans la mesure où le texte coranique a longtemps été considéré par les gouvernants comme une aubaine, en ce sens que grâce à lui il était désormais possible de maintenir l’unité et la cohésion de la communauté politique. C’est toute la force d’un discours au contenu défini, qui est perçu comme le lieu d’une diction divine. Or voilà que le sujet raisonnable, membre singulier de cette communauté, s’affirme lui-même comme gardien de ce discours, y compris contre les représentants de la communauté... Il s’érige donc dans ce rôle avec le pouvoir, qu’il se confère à lui-même, de mettre en doute la sincérité religieuse de l’Etat lui-même, avec sa double autorité, civile et religieuse.
On assiste donc, à travers la pensée théologique de Ibn Taymiyya, à un phénomène qui consiste pour le sujet à se donner le droit de redéfinir pour son propre compte la vérité de sa fidélité à un texte révélé et, d’autre part, à s’installer dans le rôle du vigile sachant dénoncer toute trahison, de la part non seulement de l’autre sujet, mais aussi de la communauté et de ses représentants. L’idée étant que la révélation, par-delà son contenu particulier, est un dépôt sacré qu’il appartient à chaque fidèle de garder, avec ses images et ses métaphores s’il le faut, même si leur lecture scrupuleusement littérale doit parfois donner lieu à des accusations, comme celle d’anthropomorphisme, à laquelle notre homme a été particulièrement exposé.

Un pluriel raturé
Ibn Taymiyya va donc plus loin que ceux qui avaient eu à combattre les Mutazilites, adeptes du Coran créé : il ne se contente pas de rétablir le Coran dans son statut de livre incréé, il consacre aussi la matérialité d’un texte en lequel Dieu lui-même se manifeste aux hommes. Il y a chez lui une attention particulière à l’événement de cette irruption, qui l’autorise à défendre des interprétations hardies que la théologie classique rejette... Attention, donc, au «que» autant qu’au «quoi» de la révélation!
Toutefois, là où son audace semble marquer le pas, c’est quand il s’agit d’envisager dans un plus vaste ensemble le récit de ces irruptions de la parole divine dans l’histoire des hommes. Face aux Chrétiens et aux Juifs, l’argument de Ibn Taymiyya consiste à dire que Dieu se donne le droit de changer d’alliance : rien ne l’oblige à être, pour ainsi dire, prisonnier de l’une d’entre elles. Or on peut admettre cela et admettre, sur sa lancée, que Dieu se réserve aussi le droit de revenir à l’alliance ancienne et de lui donner dans Son discours un écho nouveau : rien, non plus, ne l’oblige à ne pas reconsidérer son choix. Si sa liberté existe pour rejeter une alliance, elle existe également pour y revenir. Et, si l’on accepte ce principe, cela veut dire que le champ de l’irruption de la parole divine demeure pluriel dans le monde, et non pas enserré dans l’unicité. S’il est pluriel, cela veut dire qu’il y a un univers de consonances d’une irruption de la parole à une autre et que les situations de guerres humaines ne doivent pas l’occulter... Affirmer cette sorte d’affinité sonore n’oblige pas à trahir la fidélité à un acte de révélation, mais c’est quelque chose qui, sans nul doute, oblige à porter l’attention de l’oreille vers un lieu plus secret...
En revanche, laisser entendre que ce dernier acte de révélation est le seul possible, qu’il annule les précédents tout en excluant ceux qui pourraient advenir dans le futur, c’est un acte théologique dont on peut s’interroger sur la valeur... Même si le texte autorise une telle lecture, s’appuyer dessus pour décréter que toute parole divine se résume à celle qui est contenue dans le Coran relève d’un acte qui est de... séquestration!

Raouf SEDDIK
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