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Interview : Fadhel Jaïbi, homme de théâtre " Contester ce n'est pas détruire, c'est interroger!"

Le Temps | Publié le 19.10.2009

Interview : Fadhel Jaïbi, homme de théâtre La Tunisie a été présente à la dernière édition du festival d'Edinburgh au Royaume Uni, une grande fête de théâtre et point de mire du monde anglophone. Parmi les invités de marque, les fondateurs de Familia Productions, Fadhel Jaïbi et Jelila Baccar, deux illustres noms du théâtre tunisien et arabe contemporain qui ont profité de cette expérience afin de mette les points sur les i quant à l'absence du théâtre arabe dans ces contrées.

Notre entretien avec l'auteur de "Familia", "Junun" et " Khamsoun ", pour ne citer que ces pièces, a porté également sur l'espace qui accueille actuellement l'équipe de Familia productions .
Depuis le temps où nous l'avions connu, Fadhel Jaïbi reste égal à lui même; tenace, franc, sûr de lui même, éloquent et bon orateur... un créateur qui n'arrête jamais de nous surprendre et de nous secouer dans notre petit confort car on ne sort jamais indemne après avoir vu ses pièces. Quand vous l'interrogez, c'est sans répit...c'est à vous couper le souffle !

Le Temps : Vous avez participé entre les mois d'août et septembre, à l'un des plus grands festivals du monde, celui d'Edinburgh au Royaume Uni ; une plateforme pour que les voix du monde arabe montrent les tendances et les orientations du théâtre arabe contemporain.
Quels sont les objectifs de ce festival et qu'en avez-vous tiré ?

Fadhel Jaïbi
: Edinburgh est un très grand festival dans le giron anglo-saxon.
Nous, pays d'Afrique du Nord, n'en sommes pas concernés directement. Au cours d'une quarantaine d'années, je n'ai jamais été invité à ce festival... Le paradoxe, c'est que nous y étions conviés non pas comme artistes présentant une œuvre, mais comme spectateurs avertis et observateurs et aussi, pour prendre la parole, faire connaître notre travail ainsi que le théâtre tunisien contemporain... tout cela grâce à l'initiative du British Council à Tunis.
Ils nous ont invités, Jalila et moi, pour que nous nous fassions une idée du théâtre britannique d'aujourd'hui.
Il faut dire qu'à Edinburgh, il y a deux festivals:
Le festival in qui consacre les grandes œuvres et créateurs de la planète; les principaux maîtres du monde anglophone.
Quant au festival off, il consacre les nouveaux théâtres britanniques et c'est pour le découvrir, que nous avons été invités .
Dans le off, les jeunes compagnies, prennent elles mêmes en charge le déplacement, le séjour ou la location des lieux de représentations avec parfois, le soutien logistique et financier du British Council.
Pour vous donner des chiffres, le festival se déploie pendant un mois dans plus de 260 théâtres et lieux aménagés pour la circonstance et réunit 2360 compagnies du monde anglophone ainsi que des dizaines de milliers de spectateurs ... c'est quelque chose d'immense !
Curieusement, il n'y a pas de théâtre arabe car dans la formule in, c'est le festival qui sélectionne et implique les compagnies. la question légitime est de savoir pourquoi il ne circule pas dans le monde arabe même anglophone, et pourquoi pas dans le monde arabe francophone lorsque l'on sait que ce qui se passe de meilleur dans cette région, se passe en Tunisie.
Il est vrai que les rencontres qui ont eu lieu, ont été une occasion pour mettre les points sur les i et d'inventorier les failles. La présence massive des œuvres anglophones dans notre pays, tout arts confondus, et l'absence affligeante de nos arts vivants en Grande Bretagne, nous poussent à nous interroger : est-ce une attitude néo-colonialiste, un manque d'intérêt ou est ce qu'il y a une réalité objective dans nos pays ; l'absence d'œuvres de qualité ? Tout cela a été débattu avec les organisateurs, les programmateurs , les journalistes et les artistes venus de la plupart des pays arabes et de tous les coins de la Grande Bretagne.

Pourrait-on dire que c'est une expérience similaire à celle d'Avignon en France ?
C'est une espèce d'immense foire du théâtre mais beaucoup plus ambitieuse qu'Avignon !

Vous avez déclaré récemment que vous avez mis fin à votre " errance " en vous réfugiant au Mondial. Où en sont les choses actuellement ?
Je n'ai pas mis fin à une errance, c'est une espèce de pause à une errance !
Ce lieu qui a été totalement réaménagé pour accueillir Familia Productions et les JTC...nous l'avons obtenu grâce au Ministère de la Culture, à L'ANEP et à l'ATA, dirigée par Mahmoud Larnaout et la bienveillance de Chedly Ben Younes qui sont avec d'autres , les propriétaires du Mondial.
C'est un refuge de 9 mois seulement, peut être un an. En décembre 2010, nous serons de nouveau à la rue , c'est dire, l'extrême précarité où nous sommes à notre âge, non pas l'âge de nos artères seulement, mais celui de notre présence et notre persévérance dans ce pays et dans le monde entier. Nous espérons que les pouvoirs publics, seuls en mesure d'accomplir leur devoir envers les artistes, n'hésiteront pas à nous donner un nouveau refuge.
Nous avons beau être indépendants mais nous avons immanquablement besoin de soutien financier et logistique des Instances culturelles.
Les privés se lavent les mains depuis belle lurette d'un art de qualité.
Ils refusent de nous louer, fut-ce des espaces de fortune, un hangar, un dépôt à aménager parce qu'ils demandent des prix exorbitants et refusent de louer sur une longue période; c'est la triste réalité du statut de la culture, aux yeux des entrepreneurs et des marchands de soupe dans ce pays.
Nous sommes au Mondial pour présenter nos œuvres, notamment "Khamsoun", mais aussi pour continuer les répétitions du nouveau projet que nous avons suspendu, faute de lieu entre les mois de juin et octobre après avoir répété cinq mois, de janvier à mai à l'espace Ness El Fen, chez Syhem Belkhoja, qu'elle en soit chaleureusement remerciée. Sans elle, il n'y aurait pas eu de "Khamsoun" car c'est Syhem qui nous avait bénévolement hébergés pendant dix mois pour "Khamsoun", pièce qui était présente dans la salle historique, Odéon, théâtre de l'Europe.

Etes-vous toujours aussi contestataire que par le passé ?
Un artiste libre ne s'arrête pas de contester. La contestation est inhérente à l'acte artistique de la même façon que l'acte artistique est indissociable à l'acte de citoyenneté, et nous sommes citoyens avant d'être artistes.
Contester c'est remettre en question un corps saint et en sursis de maladie, c'est aussi relever des anomalies. Un corps social, c'est pareil; une cité, un pays, des Institutions, des lois, ...tout cela doit être passé au crible tous les jours...Contester, n'est pas détruire, c'est interroger !
Nous sommes conscients et fiers de la responsabilité qui est la nôtre. Il n'est pas donné à tout le monde de monter sur une tribune et de s'adresser à son prochain. Le théâtre est un art extrêmement redoutable parce qu'il implique une prise de parole et une audience et on ne peut pas se permettre de prendre une parole sans en mesurer les conséquences.

S. B. Z.
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