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La Geste hilalienne, recueillie et traduite de l’arabe par Lucienne Saâda (Ed. Gallimard)

Publié le 27.06.2006

Une épopée arabe merveilleuse
Depuis le travail du 1er Orientaliste sur cette chanson de geste dans les années 1836 et suivantes, c’est feu Tahar Guiga qui eut le mérite, en 1968, d’attirer l’attention des chercheurs français sur la valeur de cette œuvre collective et sur le texte dont son père Abderahmane Guiga avait eu connaissance.

L’Epopée hilalienne aurait été composée sous forme de chroniques au XIe siècle ou au plus tard au XIVe siècle de l’ère chrétienne, puisque le sociologue et historien Ibn Khaldoun en rapporte quelques passages versifiés.
La Geste est contée sur les lieux de nombreuses haltes hilaliennes dans des cités tunisiennes comme Kairouan, Medjez El Bab, etc.
Poètes et historiens décrivent ces tribus guerrières comme des hordes destructrices marchant depuis la presqu’île arabique jusqu’au Maroc et aux confins de l’Occident musulman.

Les hauts faits d’une douzaine de héros
Que raconte La Geste ? Elle relate les hauts faits d’une douzaine de héros pris dans la tourmente de la faim et les vicissitudes d’un immense voyage à résonance initiatique; cela se passait au XIe siècle (ère chrétienne). Il s’agit des tribus Drid avec sa fraction Ameur, Zahal, Makhzoum et Ghanem avec sa fraction Zoghba où se rencontraient les musiciens du campement. La Geste fait l’apologie de le bédouinité.

L’émigration en Egypte à partir de Najd est provoquée par une longue et sévère famine; leur dispersion dans le Magreb jusqu’au Maroc est provoquée par de multiples conflits amoureux et familiaux : Hassan, souverain de la confédération et qui ne va pas à la guerre, Bouzid, chef retors, Diab, berger beau-frère du roi et chevalier intrépide qui conquiert Tunis, et surtout l’incomparable Jazia à la naissance miraculeuse, à la chevelure légendaire, sœur du sultan Hassan dont la science et la sagesse sont légendaires et qui périra misérablement sous le coup de Dhieb. Mais les grands personnages indigènes sont aussi chantés dans La Geste hilalienne tels que Khlifa, le souverain Zenète, son frère Allem, brillant général, et sa fille Saâda qui trahira par amour son père et mourra elle aussi tragiquement.
C’est autour de 120 personnages que se nouent intrigues et guerres racontées par plus de cent poèmes et une suite de récits.
Les Hilaliens étaient des arabes de Modhar, leur origine se perd dans la nuit des temps, leur terrain de parcours sont les déserts du Hijaz qui jouxtent le Najd. Montagnards en hiver, ils dévalaient l’été vers les plaines frontières d’Irak ou de Syrie à la recherche de butins. Voici ce qu’écrit W. Marçais : «Ibn Khaldoun en dit beaucoup de mal, mais a pour eux intérêt et sympathie, connaît leurs conteurs et leurs bardes».
Cette épopée arabe merveilleuse, habitée par une fatalité tragique à la fois enrichie par des générations de poètes et mutilée par le temps, semble avoir conservé une cohérence interne et une puissance émotionnelle qui ne cessent de nous interpeller.

Un poème épique
La Geste hilalienne, poème épique, a franchi les siècles à michemin entre le monde du merveilleux et le discours édifiant, teintée d’éléments de poésie courtoise; mais le plus remarquable, c’est qu’à travers le texte de La Geste, le poète nous révèle une connaissance prodigieuse sur l’honneur, la préséance, les serments juridiques, ceux d’allégeance et de promesse de sauvegarde, d’hospitalité, la loyauté, la patience, la sobriété, les coutumes de tissage (la ragghata, terme employé jusqu’à nos jours pour désigner le travail de groupe, ou le couscous très fin namli).
La femme a un rôle de prédilection; elle est la maîtresse de tente, l’âme de la cellule hilalienne, conseillère aux jours difficiles, attise le courage des guerriers par sa présence et celle de ses compagnes.
La réception de l’hôte qui dure trois jours est une affaire de femmes.
La violence de l’invasion présente dans l’ensemble du récit est en quelque sorte tempérée par la description d’une civilisation nomade avec ses pratiques vestimentaires, culinaires, guerrières et ses activités ludiques, par son don d’éloquence et de poésie et sa relation bouleversante avec la nature, en somme tout un art de vivre.
La Geste hilalienne, une histoire de vie révisée par le sociologue Ibn Khaldoun, a le mérite de nous ramener vers la source épique dans le déroulement des faits dans la durée, et les exaltations du cœur dans les crises. Le souffle épique et le souffle lyrique se mêlent en parfaite symbiose.
Les poèmes qui chantent cet événement étaient jusqu’ici connus grâce à la transmission orale.

La Presse

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