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Nous nous excusons, réessayez plus tard.Masrah annass de Dalila Meftahi présente : Harr adhalam
La Presse | Publié le 26.01.2008
Du théâtre de très haut niveauCette pièce Harr adhalam semble être le troisième volet de ce que je crois être un triptyque de Samir Ayadi qui part d’un premier texte Sabra écrit en 1985. Cette pièce a été produite et interprétée alors par Amel Baccouche en 1990/91 à Sousse.
Le texte complet de Sabra a été publié en 1991 par la MTE avec une éblouissante introduction de l’universitaire Mohamed Larbi Senoussi et une dédicace dans laquelle Samir Ayadi dédie la pièce à «toute comédienne arabe qui détient son destin entre ses mains». Très important détail qui plus est dépourvu d’obséquiosité. Le personnage central de ce texte va connaître une métamorphose évolutive pour donner naissance à son alter ego Souad dans le deuxième volet Al-Nar Al-Barida (Braise cendrée) interprété à El Teatro par Mouna Noureddine en 1999-2000. Reprise par Dalila Meftahi à la fin de 2007, la pièce connaît dès lors son ultime mue pour devenir Harr adhalam (obscurité brûlante).
D’Amel Baccouche à Dalila Meftahi et à travers Mouna Nourreddine (3 monstres sacrés du théâtre tunisien contemporain), le personnage qui vit plus exactement «Un jour clair du dernier hiver de la vie de Sabra» (traduction du titre arabe), va se charger avec Souad, dans ses relations interpersonnelles et ses disputes avec Faïza la présupposée bru, d’une symbolique alambiquée.
Comme dans Sindabad (1978), ou plutôt Alyssa (1995) ou bien encore la nouvelle «Ils tueront l’espoir» écrite à Beyrouth en 1980 mais esquissée à Casablanca où serait né vraisemblablement le personnage à la vue d’une femme immobilisée dans le coin d’une place de la ville et dont Taïeb Seddiki révéla à Samir Ayadi et les raisons et l’histoire de la présence continuelle de ladite femme à cet endroit.
Cette symbolique tissée en fil de soie et dont la trame est parcourue, voire transpercée par le même fil d’Ariane translucide, un fil que les personnages de Souad,et de la bru Faïza n’ont pas sur la langue.
Souad, l’ancienne institutrice, qui aime Piaf et Faïrouz, a, comme tous les personnages féminins adultes de Samir Ayadi, perdu son mari, absent pour plusieurs raisons (abruti par des labeurs abracadabrants, aussi durs qu’inutiles, fugitif, défait, piétiné). Elle est aussi en train de perdre son fils pour la enieme fois. Elle retient auprès d’elle la femme qu’il a épousée et abandonnée à son tour. Elle vient de la sauver du suicide qu’elle a tenté par désespoir de retrouver le mari qui l’a jetée au milieu des monstruosités de la rue. Faïza se réfugie alors dans le journalisme et fait des recherches sur Jean Cocteau, sur son œuvre et ses fantasmes et sur ses envolées oniriques.
Les deux personnages vont, durant toute une journée, s’affronter du matin jusqu’à l’aube du jour suivant, ou presque, selon la clé dont on use pour découvrir la symbolique de la pièce. Elles vont se déplacer dans un espace, rendu fort symbolique par la mise en scène surréaliste et abstraite de Mounira Zakraoui et réduit à des repères refuges patiemment délimités par les effets de lumière fort réussis qui tracent géométriquement les pas de deux, les pas de trois et les pas redoublés des deux protagonistes, leurs points de recul et leurs points d’avance et l’impossible pas de porte de Faïza, cloîtrée par Souad, qui vient de la ramener de l’hôtel où elle a failli perdre la vie. Faïza réclame en vain le droit de sortir mais la porte lui est à chaque tentative fermée au nez. A pas comptés ou à pas mesurés, à pas accélérés ou à pas lents, Souad va marquer le pas pour marcher sur les pas de son fils et empêcher l’évasion tant guettée par Faïza.
Tant «Souad» que «Faïza», toutes deux, se déchirent et souffrent d’une incapacité à communiquer, à éprouver de la sympathie pour elles et, encore moins, de la compassion pour leurs maris ou enfants respectifs. Elles se mettent symboliquement à mort, en vain, comme si le sort les tolérait. Loin de toute patience de Pénélope, elles se réclament pour l’une (Souad) de Jocaste, pour l’autre (Faïza) d’Antigone ou tout comme. Elles s’écroulent devant la multitude des détails qui les séparent et devant La machine infernale de Cocteau.
Psychodrame cruel ou satire de la famille petit-bourgeois tunisienne ou sociodrame du monde arabe, de la terre arabe (Souad) et de ses acteurs défaits, écrasés, retournés, ingrats et infâmes (le mari et le fils disparus, en fuite et renonçant à tout). L’on retrouve les mêmes termes dans Les enfants terribles de Cocteau ou plutôt le monologue déchirant de Le bel indifférent (écrit pour Edith Piaf ou encore bien les dialogues qu’il a écrit pour Les dames du bois de Boulogne, ce beau film de Robert Besson ou enfin le bouleversant monologue d’une femme qui parle pour la dernière fois avec son amant au téléphone dans Le voix humaine.
Du Cocteau, d’Edith Piaf du théâtre grec, Samir Ayadi en abreuve ses personnages jusqu’à satiété. Mounira Zakraoui a su assimilier toutes ces références en les intégrant à sa conception scénographique et à l’originalité de sa bande - son élaboré en stéréo dolby à retentissement circulaire.
Un grand bravo pour Dalila Meftahi qui a bien pénétré, grâce aux registres de son savoir — jouer théâtral, les secrets de ce monde éternellement féminin et que H. Cixous appelle L’énigme invivable de la relation homme - femme. Elle sut bien conjuguer par sa force d’expression mimétique le mythe et la parodie dont s’embarrasse le personnage de «Souad», cette «Sabra révoltée» qui, souffrant de dépression chronique, comme Faiza d’ailleurs, traverse sur le fil tordu du temps, de graves périodes d’instabilités mentales. Dalila Meftahi,par des hallucinations bien intériorisées, rend bien l’allure de la lutte de «Souad» contre l’émergence des pulsions enfouies et contre les appels de folie qui l’assaillent.
Le spectateur bien installé dans la pensée du personnage de Souad en devient presque le narrateur tant et si bien que le soliloque de «Souad» se substitue à la forme usuelle du récit. D’où se dégage la modernité de l’œuvre de S. Ayadi.
Saïda Ben Achour, dans le rôle de Faïza, a bien collé au jeu très élaboré de Dalila Meftahi comme si elles eussent occupé deux berceaux jumeaux. Si bien que l’une savait déniaiser l’esprit du jeu de l’autre pour atteindre des moments de paroxysme théâtral de la cruauté dont parlait Artaud reprenant Grotowski. Comme ce fut le cas de la nuit de Walpurgis de la célèbre pièce Qui a peur de Virginia Woolf d’Edward Albee. Saïda Ben Achour nous donna les frissons des grands moments de théâtre dans ses surpassements pour donner la mesure à Dalila Meftahi. Une jeune comédienne n’ayant dans son début de carrière qu’un ou deux rôles avec les centres dramatiques du Kef (Al-Minsiat) et de Sfax (Charaâ Al-Hamra) du metteur en scène prometteur Sabeur Al-Hammi, et qui arrive à battre la mesure au monstre théâtral Dalila Meftahi, ne peut être qu’une comédienne prometteuse.
Sans les schémas scéniques fort élaborés par Mounia Zakroui, qui démontre ainsi qu’elle est l’une des femmes metteurs en scène tunisiennes avec lesquelles le théâtre contemporain tunisien peut compter. Brechtienne d’esprit et de formation, rompue aux différentes techniques de la mise en scène, elle a patiemment assimilé depuis 1985 tous les secrets et toute l’intelligence des effets scéniques modernes. Elle le démontre bien dans Harr Adhalam et nous rend par ce travail les dividendes de ses studieuses formations acquises à l’Isad, auprès de Joudi, Kouka, Habib Chebil, Brahim Sassi (émigré aux USA) et, sur le tas, auprès des grands metteurs en scène européens qu’elle a côtoyés au Centre national d’art dramatique de Paris et à Avignon.
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