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Présence des arts : Exposition «Politiques» au Centre d’art vivant de Tunis

La Presse | Publié le 29.05.2012

Présence des arts : Exposition «Politiques» au Centre d’art vivant de Tunis Remise en forme
Art et politique (ou plutôt autorité) sont depuis bien longtemps intimement liés s’attirant et se révulsant selon le contexte politique et social, mais se nourrissant l’un de l’autre : l’art ayant besoin de moyens matériels et la politique s’abreuvant de «représentations»... Dans l’art, ce qui importe peut-être le plus c’est de figurer l’au-delà de cette tangente, de la transcender... L’exposition «Politiques», abritée par le Centre national d’art vivant de Tunis jusqu’au 10 juin, est une belle occasion de voir ce qu’il en est de cette tangente sous nos cieux.
Ce rendez-vous est né «du désir de plusieurs artistes d’une même génération de se regrouper eux-mêmes et de proposer des travaux individuels qui s’inscrivent dans des démarches et des préoccupations communes», lit-on dans le texte de présentation. Ils sont Ismael, Ibrahim Matouss, Malek et Maher Gnaoui, Ymen Chetaoui, Fakhri El Fgezal et Atef Maatallah et ils interrogent, chacun à sa manière, son environnement politique et social immédiat en invoquant peinture, dessin, photographie, vidéo, céramique ou installation...confrontant ainsi aux thèses régnantes leurs discours artistiques.
«La remise en cause de l’ordre politique (social ou moral) établi passe aussi par la remise en cause de l’ordre esthétique. L’‘‘engagement’’ ne se construit pas par l’énoncé d’un discours démagogique ou par l’édification d’un mythe de la contestation, mais bel et bien par la déconstruction des discours et la construction des formes», notent encore les protagonistes de «Politiques».

Re-présentation et détournement
C’est le «S.S.S.D» de Maher Gnaoui que nous rencontrons le premier, cette œuvre est à l’origine une porte d’armoire détournée par ce street artist d’un genre bien particulier (hom-art) à coups de gribouillis, de collages, de tags...L’idée est, selon ce dernier, de changer l’image de l’objet du quotidien et non de changer l’objet lui-même.
Pas loin nous tombons sur les céramiques de Ymen Chetouane et c’est une histoire de dé-figuration de re-présentation que nous propose cette dernière... dans son cas, une redéfinition singulière du paraître et du perçu. Les personnages en céramique noire et couronnés (les demoiselles d’Avignon) perçus comme féminines par une conscience collective (faisant allusion au voile et au niqab) relèvent plutôt de la chimère et semblent asexuées (question de l’identité). Une manière de la part de cette diplômée en céramique (EAD) d’interroger les codes et de narguer la Doxa. Le titre qui renvoie à un tableau de Picasso à l’origine appelé «Le bordel d’Avignon» vient souligner un besoin de démystification.
Fakhri El Ghazel, que les cimaises tunisiennes et étrangères connaissent bien, fait dans la rigueur technique en invoquant l’authenticité de la photographie argentique (noir et blanc). Et avec lui c’est plutôt une histoire de mise en abîme inversée où l’image se soustrait à une autre. L’absence du cadre que l’on a décroché dans «Kahouet beriz» (café de Paris) ramène une impression de suspension du temps. C’est le cas des autres clichés désertés par toutes figures ou représentations où les frontières temporelles sont figées et la transition vers un autre état se fait lente...
Vidéaste, photographe, écrivain et critique d’art, Ismael est présent avec deux vidéos TV01 et TV02 (work in progress) qui portent sur le discours médiatique. Les deux vidéos, projetées successivement et en boucle, sont composées chacune de deux programme distincts et sont filmées à travers un écran de télévision. Deux écrans filtrent donc les images (en comptant l’écran de projection) ce qui renvoie à la notion du double (dualité, duplicité) autour de laquelle s’articule le travail d’Ismael et qui fait écho, selon lui, au double discours médiatique (télévision en particulier) basé sur la dualité paraître/prononcer.
L’image filtrée quotidiennement par nos petits écrans se trouve ici détournée, décontextualisée pour revêtir un devenir ludique et dérisoire fait de décalage prononcé entre son et image.

Martyrs et «têtes brûlées»
«Merci à la générosité du martyr, pour l’extrême courtoisie... ou la bonne hospitalité, et pour l’éclairage des ruelles, et les émotions révoltées, et pour l’élégance vestimentaire, Et la nostalgie pour la terre mère...
Et l’impossibilité de répondre à la question: de quoi rêvent les martyrs?» Ainsi parla l’écrivain et philosophe Slah Saoudi dans son poème «De quoi rêvent les martyrs» (Traduction de Ghassen Amami) et Nidhal Chamekh de répondre picturalement à travers sa série de dessins éponyme.
Au papier d’accueillir la figure du martyr schématisée dans tous les dessins (encre et graphite) de Nidhal. Les mots et leurs impacts se font encre, lignes et invocations graphiques... Anonymes et si proches à la fois, les êtres antérieurs s’offrent à tous les possibles et se déploient, dans la série de Nidhal, sous toutes les coutures et sous différents angles: tantôt disséqués par le coup du scalpel-crayon de Nidhal pour les figurer manipulés par autant de regards, «folklorisés» et relégués aux rangs de reliques politiques sur lesquels on collerait grossièrement une marque (partis politiques, médias...) tantôt évoqués par métonymie, par la présence seule de figures flouées, de leurs substituts : organes, membres, balles, armes à feu que Nidhal appose et oppose dans un dessin-schéma.
Ce dernier décortique et réorganise la mémoire collective et s’invite dans les interstices de ces simulacres d’êtres, ces figures qu’il nous fait éclater en pleine gueule dans une sorte d’hommage ou requiem, (peut- être les deux?) Les figures de martyrs qui respirent et inspirent la mort évoquent également et paradoxalement la vie par le seul pouvoir de leur présence ou plutôt de leur absence, un sentiment de vie insufflé par la force du détail des dessins de Nidhal et par son acuité graphique.
«De quoi rêvent les martyrs» est le retournement tragique du sens de la vie et de la mort: des morts plus vivants que les vivants, des vivants plus morts que les morts», lit -on dans ce sens ou encore: «Le Martyr constitue ce paradoxe d’une dislocation insoumise à la récupération et à l’ordre du sens unique. Il n’est pourtant vide de sens que parce qu’il en est une promesse.» Les spéculations graphiques de Nidhal font ainsi que les martyrs gisent vivants...

Si chez Nidhal la figure du martyr tend à disparaître (graphiquement) pour mieux réapparaître...les figures anonymes que Ibrahim Matouss révèle et arrache du bois en le travaillant de différentes manières (pyrogravure, collage, décollage, colle...) tendent à prendre vie et à émerger pour finir par adresser un message funeste. Dans ces longs accouchements forcés de la matière, règne, paradoxalement, une ambiance macabre faite de crânes («Ras mchouchet» ou «tête brûlée»), de sinistres figures enfantines dévorant de la chair crue... («Emmoun theb mekelt lham hay», «Bent othman jéat»). Une ambiance faite de rites funestes et de sacrifiés...
Ici matériologie des aplats côtoie une palette ternie ou la noirceur du bois cramé se fait contour. Les figures anonymes ou «têtes brûlées» prennent vie, se heurtent à des plans serrés, se retrouvent dans des cadrages légèrement désaxés pour mieux tromper la mort peut-être ...?
L’exposition se poursuit jusqu’au 10 juin.

Meysem MARROUKI
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