La longue marche des femmes cinéastes

génération de femmes cinéastes proposant une esthétique et une
sensibilité novatrice.


La longue marche des femmes cinéastes

Le cinéma continue d’afficher sans vergogne son visage exclusivement masculin : les films sont écrits, réalisés et produits par une écrasante majorité d’hommes, d’autre part les réalisateurs de la gente masculine sont encensés par les médias et ovationnés dans les cénacles des festivals mondains. Si par hasard on concède aux femmes de participer à la réalisation d’un film, c’est le plus souvent pour les cantonner aux travaux de « petites mains » : costumes, maquillage, montage, script.

En outre, l’historiographie cinématographique semble faire peu de cas des femmes cinéastes qui ont marqué le cours et l’évolution du septième art. Qui se souvient d’Alice Guy (1873- 1968), pionnière du cinéma français dont la carrière cinématographique coïncide avec les débuts du septième art ? Georges Sadoul ne mentionne pas dans son Histoire du cinéma mondial Léontine Sagan (1889-1974) en dépit de son admiration pour son film « Jeunes filles en uniforme » (1931).

L’industrie cinématographique s’est surtout servie de la femme comme un produit de marketing, fabricant des icônes qui suscitent les rêveries érotiques et les fantasmes du grand public. Quel succès commercial auraient pu connaître les films hollywoodiens sans Marilyn Monroe, Ava Gardner, Raquel Welch, Lauren Bacall, Ingrid Bergman, Rita Hayworth, Audrey Hepburn, Greta Garbo…La liste n’est pas exhaustive et on pourrait continuer à citer d’autres noms de stars hollywoodiennes ayant marqué l’imaginaire collectif par leur talent et leur charme, outre leurs consœurs européennes qui se sont illustrées autant qu’elles : Brigitte Bardot, Claudia Cardinale, Sofia Loren, Gina Lollobrigida…

C’est dire à quel point le réflexe machiste est prégnant dans l’industrie du cinéma, renforçant clichés et stéréotypes chez des consommateurs d’images subjugués par de belles idoles. Pourtant nombre de ces vedettes n’entraient pas dans le moule et subvertissaient l’image conventionnelle qu’on voulait donner d’elles. Brigitte Bardot par exemple, en dépit du sex-symbol qu’elle incarnait, a beaucoup contribué à changer le regard qu’on pose sur les femmes grâce aux rôles audacieux qu’elle a interprétés : « Et Dieu créa la femme » de Roger Vadim, sorti en 1956.

Elle devient avec ce film à la fois un mythe, un sex-symbol mondial des années soixante et un emblème de l’émancipation féminine. Mais le combat des femmes dans ce domaine spécifique ne se limite pas à un statut d’actrices atypique ; elles sont de plus en plus nombreuses à être derrière la caméra avec un projet et une vision alternative. En effet, après mai 68, la scène cinématographique en France amorce un processus de féminisation qui ira en s’amplifiant. La décennie suivante voit l’émergence de réalisatrices qui s’imposent par une nouvelle sensibilité traduite dans des films bien accueillis aussi bien par la critique que par le grand public : Diane Kurys avec son film « Diabolo menthe » obtient le prix Louis-Delluc en 1977 ; Nelly Kaplan réalise en 1969 « La fiancée du pirate » avec Bernadette Lafont dans le rôle principal, film que Guy Braucourt salue dans les termes suivants : « Ce n’est pas tous les jours ni même tous les mois, qu’un film exalte ainsi, d’aussi provocante et saine façon, des valeurs qui nous sont chères et essentielles comme la révolte, la liberté, la vie, le cinéma – ou, du moins, un certain cinéma : le bon, celui qui ne mystifie pas et n’aliène pas »
Ainsi, les femmes cinéastes sont de plus en plus nombreuses à forcer la citadelle du septième art et à réussir à la fois un film d’auteur et un film grand public. L’importance des investissements nécessaires à la production d’un long-métrage a cependant longtemps mis à l’écart des femmes tentées par le cinéma, mais ces dernières années, les progrès techniques ont rendu plus accessible financièrement la fabrication de films (caméras plus légères, matériel plus ergonomique et moins onéreux…) et cela a aplani les voies aux femmes désireuses de se battre sur le front de l’image. Qu’il s’agisse de filmer les mêmes sujets de façon différente, ou d’autres sujets de la même façon, les possibilités ne manquent pas pour que les femmes reprennent la parole et revendiquent d’autres désirs.

Par ailleurs, en Tunisie, après le 14 janvier 2011, le cinéma généré par des femmes connaît une embellie, profitant d’un espace de liberté conquis de haute lutte. Déjà remarqué auparavant par ses pionnières comme Salma Baccar, Néjia Ben Mabrouk, Kalthoum Bornaz, Moufida Tlatli, Raja Amari, Nadia El Fani…, le cinéma des jeunes cinéastes en Tunisie se confirme comme mouvement d’avant-garde et devient synonyme d’une nouvelle ère de créativité sans limites et sans entraves.

Ces dernières années ont été marquées en effet par une nouvelle génération de femmes cinéastes proposant une esthétique et une sensibilité novatrice. Leurs œuvres sont primées dans des festivals internationaux et accueillies avec enthousiasme par le public : « Zeineb n’aime pas la neige » de Kaouther Ben Hania obtient le Tanit d’or aux JCC 2016, « Pousses de printemps », court métrage de Intissar Belaid décroche le premier prix en compétition nationale des JCC 2015 ; « À peine j’ouvre les yeux » de Leila Bouzid est primé à la Mostra de Venise en 2015 et aux JCC.

Les cinéastes femmes sont de plus en plus nombreuses à investir le champ de l’industrie de l’image en dévoilant un autre visage du monde.
Même si leur technique cinématographique et leur esthétique ne se distinguent pas forcément de celles des hommes (le concept de « cinéma féminin » est d’ailleurs contesté par les femmes cinéastes parce qu’il dénote d’un certain ostracisme) elles ont introduit une sensibilité nouvelle et focalisé sur des thématiques évoquées vaporeusement dans le cinéma conventionnel.


À l’occasion de cette huitième édition des Rencontres, nous avons voulu mettre sous les projecteurs le combat des femmes comme cinéastes et comme images déclinées sous différentes représentations. L’un des paradoxes du cinéma (et il n’est pas des moindres) c’est de mercantiliser l’image de la femme et de se présenter en même temps comme un immense potentiel de combat contre les dénigrements sexistes en passant entre les mains gracieuses des femmes.




Habib Meddah